Aix-en-Provence, Hôtel de Caumont : Chagall, sculpter le noir et la couleur

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A Aix-en-Provence, l’Hôtel de Caumont propose jusqu’au 24 mars 2019 une pers­pective singulière sur la seconde partie de la vie du peintre Marc Chagall. Après la Seconde Guerre mondiale et son retour d’exil américain pour fuir le nazisme. 130 œuvres – lavis, sculptures, céramiques, peintures – montrent son exploration du volume au travers du noir et blanc et de la couleur…

Les commissaires de l’exposition – Ambre Gauthier et Meret Meyer – ont souhaité montrer au public à quel point le travail autour du noir et blanc a joué un rôle fondamental pour la redécouverte de la couleur par Chagall. Durant la période de l’après-guerre, l’artiste effectue un aller-retour entre les matières et les techniques, entre le noir et blanc et la couleur, avec pour fil rouge un intérêt constant pour le volume. Indéniablement lié aux horreurs de la guerre, ce travail sur le noir et blanc conduit Chagall à explorer durant une trentaine d’années les contrastes, le clair-obscur, les tonalités, les ombres, mais aussi les lumières ou encore les demi-teintes, sans négliger pour autant la couleur.

Nombreuses sont les techniques qu’il expérimente, depuis les lavis, la gravure, la gouache, la peinture, jusqu’aux sculptures, qu’elles soient en plâtre, en marbre, en bronze ou en marbre. L’artiste fréquente aussi l’atelier Madoura, à Vallauris, où il pratique la céramique. Et continue à se frotter aux arts décoratifs en travaillant entre autres sur des paravents, dont un exemplaire est exposé dans l’une des salles de l’Hôtel de Caumont.

L’exposition, loin d’être chronologique, mélange différentes périodes reflétant l’interpénétration simultanée des préoccupations de Chagall.

Ode au noir et blanc

La première section, intitulée Le Chant du noir et du blanc, présente une série de lavis d’encre de Chine sur papier de 1949-50 illustrant le Décaméron de Boccace. Ce recueil de 100 nouvelles écrites en italien par Boccace entre 1349 et 1353 rassemble des récits de galanterie amoureuse allant de l’érotique au tragique. Chagall choisit d’en illustrer vingt-six. Les matières sont veloutées, l’artiste joue avec les réserves, les contrastes. Les influences populaires russes se font sentir, selon les commissaires d’exposition. Dans la même salle, d’une beauté simple et pure et dédiée à l’amour, la sculpture Deux têtes à la main en marbre de type Carrare, datant de 1964, se détache par sa blancheur et ses ombres sculptées.

La deuxième section, consacrée à l’atelier de Chagall et à ses techniques, fait la part belle aux lavis sur différents types de papiers : Japon épais, plus fin, alignement de pétales, ou vélin… Un Autoportrait de 1952 en médaillon sculpté joue sur l’ombre et la lumière. Le volume, la construction de l’espace et les effets plastiques sont recherchés… Le bestiaire fétiche chagallien – le coq et l’âne notamment – parsème les œuvres de son mystère.

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Lavis, plat en céramique et « Autoportrait » en médaillon © photo Virginie Moreau.

La troisième salle montre la perméabilité et l’intégration de la couleur dans le noir et blanc dès 1948. Pour preuve La Nuit verte, par exemple. Ou Les Amoureux au poteau, œuvre emblématique réalisée en 1951, syncrétisme du noir et blanc et de la couleur, qui associe les ténèbres de la guerre – symbolisées par l’inversion de la maison et de l’église et par l’exode – au fameux bestiaire (toujours le coq et l’âne) et à l’amour. Comme souvent, une maternité y est représentée. Les commissaires de l’exposition voient dans ce tableau « un écho au travail de taille en sculpture et en bas-relief que Chagall expérimente à la même époque ». Les amoureux attachés au poteau sont une allusion aux nombreuses crucifixions peintes par Chagall, regroupées dans la section suivante.

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« Les Amoureux au poteau » (1951) par Marc Chagall © photo : Virginie Moreau.

La Bible ouvre en effet pour Marc Chagall des possibilités illimitées d’illustrations. Trois sculptures sont rassemblées dans la quatrième salle : un Christ en pierre de Rognes, et deux marbres, Le Couple à l’arbre et L’Echelle de Jacob. Les scènes de crucifixion figurent pour Chagall le martyre du peuple juif. Si ses premières crucifixions datent de 1909-1910, celles d’après-guerre sont sans doute marquées par l’exil dû au nazisme. L’Exode, peint entre 1952 et 1966, symbolise tous les exodes du monde entier, à toutes les époques. La foule en attente est traitée comme un bas-relief d’une peinture russe du XIXe siècle ; et on note aussi l’influence de l’art de l’icône dans cette œuvre. La composition attire le regard vers le martyre, lumineux, représenté un œil ouvert, vigilant, et un œil fermé, méditant. Là encore, le renversement du sujet marque le bouleversement. « Ce tableau dans les tonalités grises, ponctué de couleurs, est composé de nombreuses couches sous-jacentes. Il mériterait d’être passé aux rayons X », selon Meret Meyer. Trois variantes d’esquisses réalisées pour les vitraux de la synagogue de l’hôpital Hadassah de Jérusalem complètent cette section consacrée à la Bible.

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« Résurrection » par Marc Chagall. © Photo : Virginie Moreau.

La danse des couleurs

A l’étage, tout n’est plus que couleurs éclatantes, vibrantes, à l’image de celles du sud de la France, où Chagall vit dès la fin de l’année 1949. La couleur est comme « sculptée » par l’addition de sciure ou de sable dans la peinture à l’huile. C’est là tout l’apport du passage de Chagall par la sculpture et la céramique : sa peinture est devenue matière. Les commissaires de l’exposition attribuent ce besoin d’utiliser la terre à « une nécessité d’ancrage au sol ». Ce serait lié au traumatisme de l’exil dû à la guerre. Le peintre joue également avec les camaïeux. Alternant aplats ou touches rapides, selon l’objectif qu’il souhaite atteindre, il ne se laisse asservir par aucune technique. Il habille le plafond de l’Opéra de Paris – on peut voir les Personnages de l’Opéra à l’Hôtel de Caumont.

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« Personnages de l’Opéra » (1968-1971) par Marc Chagall © photo Virginie Moreau.

Et retranscrit en peinture sa vision de La Flûte enchantée. Côté céramique, au cœur de l’exposition, ses plats La Conversation, Deux femmes ou encore le Nu aux bras levés et son vase Grands Personnages donnent un bel aperçu de sa créativité. Le vase Le Songe est sans doute le plus captivant de tous, avec son bestiaire symbolique.

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Un aperçu des créations céramique de Chagall. A l’arrière-plan, un « Don Quichotte » tout en touches de peinture et camaïeux. © photo : Virginie Moreau.

Les tableaux en céramique comme L’Horloge ou Les Amoureux dans la pendule et Le Poisson montrent une volonté de syncrétisme entre peinture et céramique.

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« L’Horloge » ou « Les Amoureux dans la pendule » (1950-52) par Marc Chagall © photo : Virginie Moreau.

En peinture, la recherche de matière et de densité s’additionne de transparence grâce à l’exploration du verre, du vitrail et de la technique de la grisaille. Chagall réalise en effet 86 vitraux durant toute sa carrière, dont ceux de la cathédrale de Reims, ainsi qu’aux Nations Unies. L’énergie fuse dans ses toiles, où la couleur devient un élément de composition.

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« Le Cirque » (1961) par Marc Chagall © photo : Virginie Moreau.

L’amour fusionnel, la musique, le cirque, Don Quichotte, Paris… l’inspiration de l’artiste semble infinie. La peinture est devenue un élément de composition que Chagall maîtrise à la perfection, tout comme il maîtrise le clair-obscur.

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« Bouquet blanc sur fond rouge » (1970-75) par Marc Chagall © photo : Virginie Moreau.

« La couleur doit être pénétrante comme lorsqu’on marche sur un tapis épais. » Marc Chagall

Dans les dernières années de sa vie, dans ses tableaux comme Nu mauve (1967), L’Arlequin (1968-71), Le Village fantastique (1968-71), la couleur se fait monumentale, crue, tranchée. Le peintre procède par juxtapositions et contrastes puissants de couleurs. Son travail préparatoire consiste à composer des collages à partir de morceaux de tissu de haute couture très colorés, à la mode à l’époque : du rose vif, du orange, du rouge notamment. Il se montre à l’écoute de son temps dans ses œuvres ultimes, et fait preuve d’une vitalité et d’un bouillonnement créatif intenses. Vouant son œuvre et sa vie à la couleur…

 


Informations pratiques

Hôtel de Caumont – 3, rue Joseph-Cabassol – 13100 Aix-en-Provence – Tél 04 42 20 70 01.
Ouvert tous les jours de 10h à 18h.
Entrée plein tarif : 14 €.
L’application de visite sur smartphone : 2,99 €.

 

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