André Cervera à la Galerie Boisanté : «Je suis né avec l’expressionnisme»

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André Cervera pose près de "La liberté guidant le peuple dans les rues de Damas" © Virginie Moreau.

La galeriste Clémence Boisanté met à l’honneur, jusqu'au 7 octobre 2017, la diversité des pratiques artistiques et des sources d’inspiration du peintre André Cervera, membre reconnu de la scène artistique sétoise, à l’occasion de l’exposition "Le monde de Cervera".

Clémence Boisanté expose à la fois des tableaux inédits réalisés cette année en France par l’artiste, d’autres créés à quatre mains au gré de ses voyages en Afrique
et en Inde, et fait se côtoyer aussi bien des œuvres sur toile que des batiks et de petites sculptures.

On se réjouit à la découverte des « Toiles enterrées » du peintre, totalement inédites, et de ses petits formats – une nouveauté –, qui synthétisent admirablement l’univers de Cervera, sans oublier le style si caractéristique de cet artiste. 

Rencontre avec ce peintre passionné de recherches picturales…

 

Vous abordez des thématiques graves et d’autres beaucoup plus légères dans cette exposition…

« Oui, c’est totalement volontaire. Certains tableaux sont chargés et sérieux, comme A la dérive, sur les réfugiés ; L’Allégorie de la guerre, ou La Liberté guidant le peuple dans les rues de Damas, d’après Delacroix, sur les femmes qui se battent en Syrie…

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« A la dérive », par André Cervera.

D’autres sont plus humoristiques, comme Dr Bobo s’en lave les mains, sur les hypocondri­aques, ou Le Chat de Gulliver, où le chat de Gulliver se fait brosser et chatouiller par les Lilliputiens. Je voulais faire une exposition ni trop noire, ni trop légère. Mais j’avais des choses à dire… »

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« Le Chat de Gulliver », par André Cervera.

Parlez-nous des petits formats…

« C’est tout nouveau. J’ai débuté cet exercice de style comme un défi formel, en peignant un petit format chaque matin. C’est une série intimiste en deux pans. D’abord Le Carnaval des animaux, où des animaux anthropomorphes jouent du piano, vont au bar… Et Le Zoo humain, où je représente des humains dans leur vie quotidienne (téléspectateur, coiffeur, peintre…).

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Un tableau issu de la série « Le Carnaval des animaux », par André Cervera.

Ces petits formats me donnent une grande liberté formelle, nourrissent ma spontanéité, gardent une grande fraîcheur dans le geste. J’ai pris beaucoup de plaisir à les réaliser. »

Vous montrez au public un autre travail inédit…

« J’avais très envie de montrer mes Toiles enterrées. Pour ce travail, que j’ai débuté il y a quatre ans, j’ai repensé à deux pratiques. D’abord, lorsque j’étais au Mali, en pays dogon, j’ai pu voir les artistes vieillir artificiellement les sculptures en les enterrant. Elles étaient alors à la merci de la pluie, des excréments et des termites, notamment.

Et lors de mes voyages à Shanghai et Pékin, en Chine, j’ai compris à quel point les éléments eau, terre et feu étaient pris en considération dans la culture taoïste. Un jour, pris d’une pulsion et épris de l’esprit de recherche, j’ai enterré mes tableaux dans mon jardin après les avoir peints. Je leur ai fait subir les aléas des éléments naturels (pluie, terre…).

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« La Liberté guidant le peuple dans les rues de Damas », un exemple de toile enterrée.

Certaines œuvres sont restées enterrées plus longtemps que d’autres. Puis, après les avoir déterrées, j’ai travaillé comme un sculpteur la matière qui s’était déposée sur les toiles. Cela m’a rappelé ma pratique du modelage aux Beaux-Arts.

J’ai alors mis en valeur certains détails, dégagé certaines parties, créé plusieurs plans, remis des cernes de peinture. Moi qui suis captivé par les peintures rupestres, je devenais alors l’archéologue de ma propre peinture. Un travail fascinant. »

Cette technique a-t-elle un sens particulier pour vous ?

« Je ne l’utilise pas au hasard. Elle me permet d’introduire sur le plan formel une manière d’exprimer la souffrance ou la désagrégation des choses. Par exemple, dans le tableau Au bout d’la rue, c’est une métaphore de la perte de dignité des ivrognes qui vident leurs bières dans la rue.

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« Au bout d’la rue », par André Cervera.

Dans La Liberté guidant le peuple dans les rues de Damas [voir photo du haut], elle illustre le fait que la guerre détruit la culture et les êtres. »

Allez-vous enterrer tous vos tableaux désormais ?

« Absolument pas. Ce n’est qu’une technique parmi d’autres. J’expérimente actuellement l’action du feu sur mes peintures. J’ai également effectué un collage de goudron et de paille dans un autre tableau que j’ai appelé Soul Man.

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« Soul Man », par André Cervera.

Représentant une déesse à quatre bras comme Kali, entourée d’âmes africaines, c’est un syncrétisme de l’Inde et de l’Afrique. J’aime le contraste entre mes Toiles enterrées, aux couleurs un peu passées, et les autres, plus expressionnistes. Je suis né avec l’expressionnisme. Mes premières toiles étaient imprégnées des expressionnistes Nolde, Kokoschka et Munch. Et de Bacon. Puis je m’en suis éloigné en trouvant mon propre style »

Aux cimaises de la galerie Clémence-Boisanté, on remarque un Christ en croix. Quelle est son histoire ?

« Dans ce tableau – que j’ai appelé Et si le Christ était catalan ? – je rends hommage à Gauguin, ainsi qu’à Bacon, qui avait repris le Christ jaune de Gauguin. Ce tableau fait aussi allusion à mes origines catalanes. »

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« Et si le Christ était catalan ? », par André Cervera.

Chaque voyage vous donne l’occasion de découvrir des techniques auprès des artistes locaux…

« Oui, j’ai été initié à la technique du batik au Burkina Faso en 2002. Plus récemment, j’ai travaillé à quatre mains avec une artiste pratiquant les patuas en Inde, en 2015-2016. Cette série de 28 tableaux à l’acrylique sur toile et pigments végétaux et minéraux sur papier, dont la galerie présente quatre œuvres, fera un jour, je l’espère, l’objet d’une exposition dans une institution. Je suis actuellement en pourparlers à ce sujet. »

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André Cervera, près de deux œuvres réalisées en Inde © Virginie Moreau.

Vous avez réalisé des résidences artistiques en Afrique, en Chine, en Inde… Allez-vous vous arrêter là ?

« Surtout pas ! J’aimerais travailler avec des artistes d’Amérique du Sud. J’ai des pistes pour le Brésil. J’ai aussi la Papouasie Nouvelle-Guinée en vue. Et Haïti, où je veux aller depuis une trentaine d’années, pour découvrir les peintres vaudous. Mais de tels voyages ne s’improvisent pas. Il faut d’abord se documenter sur les techniques en vigueur sur place, faire des repérages, se faire accepter, pour ensuite travailler ensemble et s’apprendre mutuellement… Les préparatifs prennent parfois des années ! ».

Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com

Informations pratiques

Galerie Clémence Boisanté
10, boulevard Ledru-Rollin
Montpellier.
Tel. : 04 99 61 75 67.

> Ouverture le mardi de 14h30 à 19h et du mercredi au samedi de 11h à 12h30 et de 14h30 à 19h. Attention, la galerie est fermée les mardis matin.

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