Centenaire Soulages : le conservateur Michel Hilaire évoque le chemin initiatique du peintre

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Michel Hilaire devant un prêt du musée de Rodez (détail de Peinture 162 x 162 cm, 5 septembre 1971, 1971, huile sur toile, Musée Soulages, Rodez). © photo : Virginie Moreau / HJE 2019.

Alors qu’à partir de ce 26 novembre 2019, le Musée Fabre honore le centième anniversaire du peintre Pierre Soulages, reconnu internationalement pour ses Outrenoirs, le directeur du musée, Michel Hilaire, conservateur général du patrimoine, retrace soixante-dix années de création lors d’une interview accordée à l’Hérault Juridique & Economique.

Comment Pierre Soulages est-il arrivé à l’Outrenoir ?

Michel Hilaire : « Dans les années cinquante, Pierre Soulages axe ses recherches autour du clair-obscur avec deux formes particulières. D’abord installer sur la toile des couches de couleur : du bleu, du blanc, du jaune… Et travailler avec un système de grille noire, de signes très forts, venant par-dessus révéler les sous-couches qui émanent du fond de la toile.

Plus tard dans les années cinquante intervient un système d’arrachement de la couche picturale. Soulages, très tôt, ne s’est plus servi des outils traditionnels du peintre, mais a fabriqué ses propres outils : brosses extrêmement lourdes et rigides, racles en caoutchouc, en métal… avec lesquelles il étend les différentes couches de couleur. Il procède par arrachement de la couleur sur la toile, comme sur le tableau de 1959 déposé par Christie’s. Le fait d’arracher la couleur révèle les couches de couleur sous-jacentes.

Cela le mène à la fin des années soixante, début des années soixante-dix, à de grands signes proches de la calligraphie asiatique.

Puis de nombreux tâtonnements l’amènent le 14 avril 1979 à créer le fameux Outrenoir. Auparavant, la peinture niait le reflet, les luisances de la couche picturale. Au contraire, Soulages absorbe la lumière dans la matière, dans le pigment noir. Les stries des œuvres reçoivent la lumière différemment en fonction de la position du spectateur, des heures de la journée (matin, midi, soir), des saisons (lumière chaude de l’été ou froide de l’hiver). »

Vous parlez souvent d’aventure picturale concernant Pierre Soulages…

Michel Hilaire : « Pour Pierre Soulages, peindre est une aventure picturale. Ses tableaux ne sont pas prémédités. Le peintre se laisse guider par le hasard dans la grande aventure de l’Outrenoir, peinture de l’instant, de la recherche. L’acte de peindre le guide dans des directions qu’il n’avait sans doute pas totalement envisagées au départ.

C’est pour cela que Soulages ne donne pas de titres à ses œuvres, sinon « peinture, dimensions et date ».

Quand il est possédé par la peinture, il est dans une quête ; il s’enferme dans son atelier et met un galet devant sa porte, pour ne pas être dérangé par son épouse Colette ni par quiconque. Bien sûr, avec le temps, il a acquis une extraordinaire maîtrise, un métier, une habileté et une technicité indéniables, mais sa peinture reste une peinture de découverte, de hasards et d’explorations.

Selon moi il s’agit plus d’un travail exploratoire que de maîtrise des effets. Son travail est à l’opposé du travail académique (qui prépare par le dessin, les esquisses puis peint). Soulages se met d’emblée dans l’acte de peindre. »

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Michel Hilaire devant un « Outrenoir » sorti des réserves pour l’exposition (Peinture 324 x 181 cm, 31 juillet 2010, 2010, acrylique sur toile).

Vous dites avoir trouvé ses derniers Outrenoirs différents de ceux que vous connaissiez…

Michel Hilaire : « Lorsque je me suis rendu dans son atelier, très récemment, j’ai perçu une différence entre les Outrenoirs que nous avons au musée Fabre et les tout derniers réalisés par Soulages en 2019. J’ai constaté une finesse des stries dans la matière picturale, une variation de directions – pas d’horizontalité comme dans le grand Outrenoir exposé dans la dernière salle du Musée Fabre, mais des tracés en biais, des diagonales –, et surtout un effet très surprenant de verticalité, de hauteur et d’étroitesse des tableaux, qui faisaient 3,80 m de haut et étaient très fins.

L’exposition qui sera inaugurée au Louvre le 10 décembre ne présentera donc pas seulement des œuvres historiques, mais aussi des tableaux très récents.

Selon moi, l’aventure des Outrenoirs n’est pas terminée ; c’est un champ exploratoire qu’il a ouvert en 1979 et qui reste encore à explorer. Soulages a encore énormément de potentialités. A 100 ans, malgré son grand âge, il trouve encore la force et l’énergie de travailler à l’horizontale et d’avoir le désir de peindre. C’est la grande leçon qu’il donne, de vouloir montrer des tableaux très récents. Son œuvre n’est pas terminé, mais en train de se faire. »

Propos recueillis par Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com

Informations pratiques

Le centenaire Soulages à Montpellier c’est :
• le nouvel accrochage Soulages et son parcours au fil des collections permanentes au Musée Fabre, avec de nombreuses animations (spectacles, projections, ateliers et conférences) du 26 novembre 2019 à fin mars 2020 (Musée Fabre – 39, boulevard Bonne Nouvelle – 34000 Montpellier – 04 67 14 83 00).
• deux concerts du Nouvel An programmés par l’Orchestre national Montpellier Occitanie autour des goûts du peintre (Bernstein, Offenbach, Saint-Saëns, Debussy, Chostakovitch, Piazzolla…) les 31 décembre 2019 à 18h00 et 1er janvier 2020 à 12h00

 

 

 

 

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