Expo / Mecarõ : l’Amérique du Sud et ses enjeux culturels, sociaux et environnementaux

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Vue de l'exposition "Mecarõ, l'Amazonie dans la collection Petitgas".

A l’Hôtel des Collections Montcalm – MOCO, avec l’exposition Mecarõ, Nicolas Bourriaud expose un ­véritable chant d’amour pour l’Amazonie, poumon vert de notre planète. La collection patiemment réunie au fil des années par l’extraordinaire Catherine Petitgas met amoureusement en lumière l’art contemporain de l’Amérique latine. A l’étage sont présentées les mutations urbaines des grandes villes d’Amérique du Sud. Au rez-de-chaussée, la cosmologie amazonienne charme et fait réfléchir les visiteurs. Enfin, au sous-sol, s’affirme l’exubérant féminisme tropical. 

Collectionneuse d’art contemporain depuis une vingtaine d’années, Catherine Petitgas a rassemblé plus de 900 œuvres d’Amérique du Sud. L’Hôtel des Collections en présente une centaine – réalisées par 53 artistes dont 70 % de femmes – sous l’intitulé Mecarõ, mot qui signifie « les esprits » en langue krahô. Cette exposition sou­ligne les relations entre les artistes de cette région du monde et leur environnement social, économique et écologique.

L’Amazonie sensorielle

La première salle, entièrement peinte en jaune, dans laquelle les visiteurs sont invités à pénétrer munis de surchaussures, est une œuvre à elle seule, appelée Opéra de la pollinisation croisée. Signée par le Colombien Oswaldo Macia, cette installation olfactive et sonore restitue les odeurs d’orchidées sauvages, les bruits des insectes (papillons et abeilles) et propose comme une méditation en pleine jungle amazonienne. La faune et la flore semblent ainsi envelopper le public….

Des tableaux d’Ivan Serpa à l’arrière-plan, des sculptures d’Erika Verzutti au premier plan.

La deuxième salle est notamment consacrée à des œuvres du Brésilien Ivan Serpa avec deux de ses tableaux issus de sa série Amazonica, qui relèvent du Néo-Constructivisme des années soixante-dix. Ses abstractions géométriques, hommages au carré, « arrondissent les angles du Bauhaus », selon Catherine Petitgas, qui note qu’Ivan Serpa a introduit dans l’un des tableaux les couleurs de l’école de samba la plus connue de Rio de Janeiro. En face, les sculptures noires et blanches de la Brésilienne Erika Verzutti, créées en 1971, évoquent les fruits de l’arbre à pain. 

Une sculpture organique de Maria Nepomuceno.

Viennent ensuite trois superbes sculptures en cordes, fibre de verre, résine, perles et poterie de la Brésilienne Maria Nepomuceno. Leurs formes organiques et ultracolorées sont semblables à des fleurs tropicales au pistil surdimensionné, des plantes carnivores, ou peuvent même figurer des créatures étranges. Leurs couleurs vives rappellent le Carnaval de Rio. L’artiste puise son inspiration et son savoir-faire dans les traditions des communautés indigènes brésiliennes pour créer ces sculptures très attirantes et mystérieuses, voire sensuelles.

Les vacances d’été selon Beatriz Milhazes.

La quatrième salle est dominée par une évocation des vacances d’été (janvier et février) par la Brésilienne Beatriz Milhazes. On y retrouve la luxuriance des couleurs et l’euphorie du Carnaval de Rio. L’œuvre est imprégnée des processions festives et musicales du carnaval. Les halos d’ondes sonores ne sont pas sans rappeler ceux de Sonia Delaunay, selon Catherine Petitgas.

Les mutations urbaines

 

Une installation du collectif Chelpa Ferro.

Mais les villes ne sont pas faites que de couleurs et de gaieté. Elles sont aussi la proie de mutations. C’est ce que souligne l’œuvre Jungle Jam du collectif. Composée de 30 sacs en plastique animés par des mixeurs produisant un mouvement régulier et bruyant, elle met en exergue la surconsommation, le chaos, les nuisances sonores et la pollution qui règnent dans les villes d’Amérique du Sud.

Vue sur la salle consacrée à Luiz Zerbini.

Pour sa part, le Brésilien Luiz Zerbini souligne les paradoxes qui sont à l’œuvre dans son pays, et la difficile coexistence de la nature avec l’urbanisation galopante. Ses tableaux, composés de multiples détails, témoignent de son ressenti du désastre environnemental. Et l’on est saisi par une œuvre maîtresse de la Brésilienne Brigida Baltar, rassemblant dans une boîte en bois des flacons remplis d’une poudre réalisée à partir des briques de sa maison natale, détruite. Cette pièce est présentée près d’un tableau sur lequel l’artiste a peint cette maison à l’aide de cette fameuse poudre. 

La jungle selon Nohemi Pérez.

Enfin, pour clore la thématique de cet étage, sont présentés plusieurs tableaux colorés de la Colombienne Nohemi Pérez représentant la jungle et sa végétation luxuriante. Sur une toile monumentale, elle présente en noir et blanc les charmes et les violences qu’abrite cette forêt. D’un trait de crayon très clair, elle esquisse le drame humain vécu par les réfugiés de la zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie, pris en étau entre les trafiquants de drogue et les FARC. « A peine esquissés, ses personnages ressemblent à des fantômes au cœur de la jungle », indique Catherine Petitgas.

La cosmologie amazonienne

Manuela Ribadeneira évoque la violence de la conquête espagnole.

L’invasion espagnole a laissé de nombreuses meurtrissures dans les cœurs des artistes d’Amérique du Sud. Plusieurs œuvres en témoignent, au rez-de chaussée. Comme ce couteau planté dans le mur par l’Equatorienne Manuela Ribadeneira, laissant apparaître, dans un rayon lumineux, les mots « Je fais mien ce territoire », référence à la conquête si violente du nouveau monde par les Espagnols. Une autre œuvre de l’Equatorienne Manuela Ribadeneira, intitulée Les Coupables, pointe littéralement du doigt les colons, mais aussi le public, avec ses 12 doigts en bronze. Cette sculpture modélisée à partir de trois des doigts de la statue d’un colon s’inscrit dans l’histoire.

Une mère Yanumami et son enfant devant l’objectif de Claudia Andujar.

Quatre clichés de la Brésilienne Claudia Andujar, photographe qui fait actuellement l’objet d’une exposition à la Fondation Cartier, représentent des Yanomami portant des pancartes autour du cou, dans le cadre d’une campagne de vaccination. Ses clichés de ce peuple amérindien vivant dans l’Amazonie brésilienne et menacé prennent une connotation dramatique, quand on sait que les nazis ont tatoué un numéro de matricule sur le poignet du père de la photographe, dans le camp de Dachau, où il fut exterminé. 

Les visiteurs apprécieront d’écrire et dessiner

à la craie dans les bulles de BD d’une œuvre participative créée par Rivane Neuenschwander. 

Une ode aux traditions péruviennes par Ximena Garrido-Lecca.

Autre œuvre marquante, celle de la Péruvienne Ximena Garrido-Lecca, qui a détricoté 144 bonnets péruviens vendus à bas coûts sur les marchés pour former un tas de laine multicolore, puis dessiné ces mêmes bonnets sur des feuilles de comptabilité… Cette pièce est destinée à induire une prise de conscience de la part des touristes au sujet du manque de valeur accordée à l’artisanat féminin, qui perpétue pourtant les traditions.

Une sculpture méditative d’Ernesto Neto.

Œuvre participative, Notre chanson est une sorte de machine à méditer du Brésilien Ernesto Neto, composée de tissu, tricot, bois et pierres semi-précieuses. Il suffit de poser l’un des cercles sur sa tête et de méditer…

Féminisme tropical

Une vue du salon de beauté et de coiffure de Sol Calero.

Avec son installation Bienvenus au Nouveau Style, la Vénézuélienne Sol Calero reconstitue l’ambiance d’un salon de beauté et de coiffure d’Amérique du Sud, à l’esthétique très exotique. Cette artiste utilise les clichés de la culture populaire pour créer des moments immersifs. Cette pièce a été activée à l’occasion du vernissage : deux coiffeurs et une manucure y ont exercé leur savoir-faire en public. 

Le poids de la condition féminine, par Teresa Margolles.

La Mexicaine Teresa Margolles a photographié des Trocheras portant chacune une pierre de 50 kg. Ses clichés résument à eux seuls le poids physique et symbolique porté par ces femmes qui ont traversé illégalement la frontière. 

L’eau selon Tania Candiani.

Enfin, la Mexicaine Tania Candiani propose une installation appelée Nommer l’eau. Celle-ci est composée d’une vidéo d’un jet d’eau qui s’élève dans le ciel avant de retomber avec fracas sur le sol et d’un ensemble de 10 broderies déclinant le mot eau dans divers dialectes disparus du bassin amazonien. Une façon de montrer la richesse des langues indigènes, mais aussi de dénoncer leur disparition. 

La collection de Catherine Petitgas est colorée, percutante, pointue, particulièrement bien expliquée par les cartels – à lire absolument pour mieux apprécier les œuvres, dont certaines sont participatives. L’habile scénographie signée par les designers montpelliérains Mr et Mr, alias Alexis Lautier et Pierre Talagrand, inscrit le liège en fil rouge de l’exposition, sous forme de panneaux, de socles et de bancs, donnant ainsi une continuité à l’ensemble, et surtout apportant une touche végétale particulièrement bien sentie. Les visiteurs plongent ainsi pleinement dans l’ambiance amazonienne, impression accentuée par les effets sonores de certaines œuvres. On apprécie que les arts du fil soient particulièrement bien représentés. Une expo qui suscite la réflexion, à vivre, voir et revoir avec plaisir…

Textes et photos : Virginie MOREAU
vm.culture@gmail.com

Informations pratiques

MOCOHôtel des collections – 13, rue de la République – 34000 Montpellier. Tel. : 04 99 58 28 00.
Exposition à voir jusqu’au 31 mai 2020, du mardi au dimanche, de 12h00 à 19h00, même les jours fériés.

 

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