Impressionnants Canadiens au musée Fabre !

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De l’impressionnisme, mouvement né durant la seconde moitié du XIXe siècle, nous connaissons les grandes signatures des Français Manet, Pissarro, Degas, Monet, Renoir, Bazille, Sisley, Caillebotte, Cézanne… Mais on connaît moins leurs émules : leurs confrères canadiens, venus étudier en France…

Les peintres canadiens s’imprégnèrent du style et adoptèrent les techniques des impressionnistes français. Entre 1880 et 1920, deux générations d’artistes, soit 200 peintres environ, firent de leur voyage en France le point de départ de leur carrière. C’est tout l’objet de l’exposition actuelle du Musée Fabre, « Le Canada et l’impressionnisme », que de nous donner à découvrir leurs œuvres. Cette exposition répartie sur 10 salles présente de façon thématique 109 tableaux de 35 artistes canadiens renommés.

Dès l’accueil, le visiteur est invité à visionner 2 vidéos en noir et blanc de l’époque. L’une montre le Paris des années 1880-1890 tel qu’il fut découvert par les Canadiens en visite en France ; le jardin du Luxembourg notamment. L’autre représente la croissance canadienne, le progrès, les villes de Montréal et Toronto en construction, les gratte-ciel…

Venus au départ à Paris étudier le dessin d’après modèle vivant à l’Ecole des beaux-arts et dans des académies privées, les artistes canadiens se tournent rapidement vers le paysage. Au début très admiratifs de l’Ecole de Barbizon, dont le chromatisme est relativement sombre, la palette des peintres canadiens s’éclaircit et leur touche se fait plus lâche lorsqu’ils rencontrent les impressionnistes, après leur instal­lation près de la demeure de Giverny où vit Monet. William Blair Bruce sera le premier conquis par l’impressionnisme, faisant rapidement des émules parmi ses compatriotes. Ils se « convertissent » à l’idéal impressionniste, qui laisse plus de place à la retranscription picturale du sentiment ressenti devant un paysage qu’au réalisme de la représentation. Fasciné, James Wilson Morrice documente alors de façon impressionniste la vie parisienne, immortalisant l’omnibus et le quai des Grands Augustins. Son confrère Paul Peel est lui aussi séduit par l’ambiance urbaine parisienne.

Scènes bucoliques et vacances à la mer

CLARENCE GAGNON, Brise d’été à Dinard, 1907. Huile sur toile, 54 × 81 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec, Achat (1937.01). Restauration effectuée par le Centre de conservation du Québec. © MNBAQ, Jean-Guy Kérouac.

Fugacité des atmosphères, reflets des paysages dans l’eau, évanescence des sujets, qui apparaissent par touches successives de couleurs… Les Canadiens suivent les traces des impressionnistes français, qui aiment peindre en pleine nature. La campagne attire vite les Canadiens, épris de grands espaces. Ils partent en effet peindre sur le motif en bord de Seine et au bord du Loing notamment. William Blair Bruce crée un magnifique Paysage avec coquelicots en 1887, montrant au loin des paysans au travail près d’une meule de foin. Le Pique-nique d’Henri Beau (1904-5) n’est pas sans rappeler le Déjeuner sur l’Herbe de Manet. Les personnages sont immergés dans la nature, les touches de peinture fusionnent, les jeux de lumière reflètent la joie et la douceur de vivre, une certaine qualité de vie, les loisirs. Septembre ensoleillé d’Helen McNicoll (1913), scène bucolique où une femme entourée d’enfants tient une ombrelle à la main, rappelle l’esthétique de Monet. Pour réaliser son Hiver à Moret, en 1895, Maurice Cullen se rend sur les lieux où Sisley lui-même a créé pendant vingt ans.

WILLIAM BLAIR BRUCE, Paysage avec coquelicots, 1887. Huile sur toile, 27,3 × 33,8 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Acheté avec le concours de Wintario, 1977. Photo © Art Gallery of Ontario 77/42

Les côtes bretonne et normande et les loisirs balnéaires naissants du début du XXe siècle inspirent également les peintres canadiens. La pratique des bains de mer se répand, et la vie sociale sur les plages est propice à représenter les cabines de bain, les femmes en bord de mer, le délassement des vacanciers fortunés. C’est une nature domestiquée et investie qui naît alors sous les pinceaux de Clarence Gagnon, James Wilson Morrice ou encore Helen McNicoll, à laquelle on doit une belle lectrice plongée dans un ouvrage dans Sous la tente (1914) ou la scène Brise d’été à Dinard (1907).

L’insouciance de l’enfance

LAURA MUNTZ LYALL, La Robe rose, 1897. Huile sur toile, 34 x 45 cm. Collection particulière, Toronto © Photo Thomas Moore © MNBAQ, Jean-Guy Kérouac.
Très touchante, une salle du musée est consacrée aux portraits d’enfants réalisés par les peintres canadiens à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Sujet populaire à l’époque, l’enfance est traitée aussi bien à travers la représentation des jeux à l’extérieur que via des saynètes d’intérieur intimistes. Les peintres canadiens représentent les enfants de la campagne comme ceux issus de familles bourgeoises. Paul Peel dépeint en 1884 un jeune campagnard faisant des bulles de savon, Laura Muntz peint une fillette aisée vêtue d’une belle robe rose, tandis que William Brymner se focalise sur une fillette et son chien et que Sophie Pemberton montre un garçon pauvre revenant de l’école. Tous ces peintres suggèrent la grâce de l’enfance, moment béni d’innocence.

Femmes d’intérieur, nues ou féministes ?

FRANKLIN BROWNELL, L’heure du thé, 1901. Huile sur toile sur panneau, 39,05 × 28,89 cm. Collection particulière. © Photo Frank Tancredi.
Au début du XXe siècle, en pleine période de lutte par les suffragettes pour l’évolution de la condition féminine, des peintres canadiennes émergent, comme Helen McNicoll ou H. Mabel May. Dans Les Tricoteuses, H. Mabel May montre des femmes assises à l’ombre, au bord d’une rivière, en train de tricoter pour les soldats du front. Le Divan de chintz (1913), d’Helen McNicoll, rappelle les œuvres intimistes de Monet et Renoir : une femme, pourtant connue pour être féministe, est assise sur un canapé et coud, comme toute femme d’intérieur qui se respecte. Des sujets très traditionnels qui auraient pu être traités par des hommes. Car si, au Canada, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1918, les artistes féminines étaient souvent cantonnées à la représentation du genre féminin. Le début du XXe siècle signe l’apparition du nu en peinture au Canada. Comme Le grand nu de dos de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, « symphonie de pâte colorée proche de l’expressionnisme », selon le conservateur du musée Fabre, Michel Hilaire.

Voyages et retour au pays

CLARENCE GAGNON, Le train en hiver. Vers 1913-1914. Huile sur toile, 56×71 cm. Collection Donald R. Sobey © Photo MBAC.

Après avoir visité et peint la Bretagne, la Normandie et le sud de la France, les impressionnistes canadiens se tournent vers l’Italie et sa célèbre Venise, l’Espagne, l’Afrique du Nord et même les Caraïbes, dont les paysages leur procurent matière à peindre.

Mais la Première Guerre mondiale contraint la plupart d’entre eux à regagner leur pays d’origine, dont ils captent la lumière et les paysages, souvent enneigés. Leurs tableaux encensent alors le travail des champs, les traditions rurales du Canada, la beauté des sites enfouis sous la blancheur neigeuse, signant l’émergence d’une école du paysage authentiquement canadienne. Ainsi, Arthur Dominique Rozaire immortalise la récolte de la sève d’érable au Québec, et Maurice Cullen la récolte de la glace. Le sujet est toujours suggéré, et la matière est crémeuse et dense.

MAURICE CULLEN, Halage du bois, Beaupré, 1896. Huile sur toile, 64,1 × 79,9 cm. Musée des beaux-arts de Hamilton. Don du Comité féminin, 1956, à la mémoire de Ruth McCuaig, présidente du comité de 1953 à 1955 (56-56). © Photo Mike Lalich

Les villes, qui connaissent un incroyable essor grâce au développement des moyens de transport et des usines, séduisent certains peintres. La tension entre ruralité et urbanisation se ressent dans leurs œuvres. Nuit d’hiver, rue Craig à Montréal, peint par Maurice Cullen, en est emblématique. D’impressionniste, leur style se fait progressivement plus moderniste, tenant compte de l’extraordinaire développement industriel et urbain du Canada. Le chemin de fer, l’industrialisation et la conquête du territoire d’est en ouest sont alors des sujets très prisés. Notamment par Clarence Gagnon, dans Le Train en hiver, où le panache de fumée noire émis par le train à vapeur et la couleur foncée du train contrastent avec la blancheur de la neige immaculée.

LAWREN S. HARRIS, Neige II. 1915. Huile sur toile, 120,3 × 127,3 cm. Acheté en 1916. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Famille de Lawren S. Harris © Photo MBAC.

L’année 1920 est un tournant, avec la constitution du Groupe des Sept (Toronto) – composé de Tom Thomson, J.E.H. MacDonald, A.Y. Jackson, Arthur Lismer, Frederick H. Varley, Franklin Carmichael et Franz Johnston – et du Groupe de Beaver Hall (Montréal). Le paysage sauvage canadien se fait mystique sous leurs pinceaux ; les peintres fusionnent alors avec la nature, dans les parcs naturels. Dans leurs tableaux, les arbres sont des présences. Pour ces artistes, l’immersion en plein nature est le reflet d’une certaine spiritualité. La nature sauvage, encore indomptée à l’époque, est vue sous un angle spiritualiste, symbolisant l’âme du Nord. Ces peintres resteront comme des icônes de l’art canadien.

Virginie MOREAU
vmoreau.hje@gmail.com

Musée Fabre – 39, boulevard Bonne Nouvelle – 34000 Montpellier.
Exposition visible jusqu’au 3 janvier 2021.

 

 

 

 


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