Obey et Vhils, l’art urbain en mode majeur à La Serre

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Vision d'Obey sur la publicité.

La Serre expose jusqu’au 31 juillet 2020 des œuvres des « deux plus grands artistes issus de l’art urbain actuel ». Le quinquagénaire américain Shepard Fairey, connu également sous le nom d’Obey, et le trentenaire portugais Vhils se partagent les cimaises. Interview de Clémence Boisanté, directrice artistique du lieu d’exposition d’Art et Patrimoine.

Pourquoi avoir réuni des œuvres de ces deux artistes précisément ?

Clémence Boisanté : « Outre l’art contemporain, Art et Patrimoine présente déjà de l’art urbain au Réservoir à Sète et à La Serre à Montpellier. Nous avions notamment fait une exposition autour du K-Live l’an dernier. Et nous montrons régulièrement des œuvres réalisées par des jeunes de cette mouvance, comme Bault, Goddog, Sckaro, Enaer, Jerk 45, Matthieu Dagorn (9e Concept, à Paris)… A l’occasion de cette exposition, nous avons souhaité présenter les deux plus grands artistes internationaux issus de l’art urbain actuel. Les présenter ensemble était d’autant plus cohérent qu’ils ont collaboré ensemble à deux reprises : une fois à Los Angeles, une autre fois à Lisbonne. Il faut savoir que les prix de leurs œuvres en ventes aux enchères s’envolent, ce qui est rare pour des artistes vivants. »



Shepard Fairey / Obey, des armes de construction

Pourquoi connaît-on aussi Shepard Fairey sous le nom d’Obey ?

«Pour les jeunes, il est Obey car c’est sous le nom Obey Giant qu’il a conçu sa première campagne d’affichage dans les années 90, puis sous le nom d’Obey qu’il a développé sa marque de tee-shirts, skate (marketing commercial). Alors que pour les collectionneurs, qui apprécient ses pièces importantes, il est Shepard Fairey.»

Peut-on dire que Shepard Fairey/Obey a révolutionné l’art urbain ?

« Je dirais plutôt qu’il en a utilisé et approfondi les codes. Il lie les codes du graphisme et les codes esthétiques de la propagande soviétique des années 1920-1970. Ses œuvres sont très reconnaissables, très évidentes, par leur façon étonnante d’allier le message et l’image. Rien ne le prédestinait à faire du street art. Fils de bonne famille, il a suivi un cursus à la Rhode Island School of Design, très réputée. Affichiste au départ, son art et sa réputation se sont vite propagés. Il a eu une résonance nationale puis internationale à une vitesse phénoménale. La campagne de soutien à l’élection de Barack Obama – baptisée Hope – l’a propulsé sur le devant de la scène internationale, mais il avait déjà mené des campagnes auparavant et bénéficiait déjà d’une forte reconnaissance. »

Obey, « Embrace Justice ».

L’œuvre de Shepard Fairey est basée sur ses engagements politiques, sociaux, économiques et écologiques…

« Absolument. Toutes ses productions sont liées à une histoire. Il met à l’honneur des présidents d’associations luttant contre l’illettrisme, protégeant les enfants, fustige l’industrie du tabac ou encore l’industrie pétrochimique… Il accompagne ses œuvres de textes explicatifs livrant des narrations assez personnelles, comme des notes d’intention. »



Shepard Fairey aime travailler avec d’autres artistes…

« Oui. Il a notamment fait des collaborations musicales avec des groupes et musiciens, comme Public Enemy, avec des œuvres signées à 4 mains. Il lui arrive également de travailler avec d’autres artistes urbains, comme Vhil. »

Il a aussi réalisé une application numérique pour visiter l’une de ses expositions…

« D’une manière générale, il est intéressé par la viralité, physique, matérielle, affichée, collée, mais aussi informatique, puisque ce sont les armes actuelles. »

Obey, « Big brother is watching you ».

Pourquoi utiliser ce mot « armes » ?

« Parce que, selon moi, ses œuvres sont des armes de construction – et non de destruction. Il fait passer ses messages aussi bien par le visuel que par l’écrit et l’histoire. La forme et le fond sont directement lisibles, on a une lecture immédiate de son intention. Il fait de la communication directe, ce qui est très américain ; c’est presque du lobbying. »

Quel type d’œuvres présentez-vous à La Serre ?

« Nous montrons une cinquantaine d’œuvres de lui. Il s’agit en majorité de sérigraphies. En France, on a de l’appréhension par rapport aux sérigraphies, contrairement aux Etats-Unis, où Warhol a popularisé la sérigraphie. Nous proposons des tirages de 50 à 450 exemplaires. Les œuvres numérotées valent de 500 à 140 000 euros. Pour cette dernière, il s’agit d’une œuvre sur toile réalisée en technique mixte (papier marouflé, collages, bombe) représentant sa femme Amanda. Il s’agit quasiment d’une pièce muséale de 150 x 225 cm. »



Vhils, la création par la destruction

Vhils, « Dispersal Serie #11 ».

Qui est Vhils ? Quels sont ses modes de création ?

Clémence Boisanté : « Actuellement âgé de 33 ans, il appartient à la génération suivante du street art. Il a été repéré par Banksy, ce qui l’a propulsé sur le devant de la scène. Il est animé par des préoccupations politiques et environnementale sur la qualité de vie. Ses œuvres sont centrées sur la place de l’humain dans le paysage urbain ; elles représentent des figures sur des portes, des éléments d’architecture. A l’extérieur, il travaille à l’explosif avec des équipes spécialisées pour faire exploser le béton. Une fois que les gravats dus à l’explosion se dissipent, le visage apparaît. En France, il a travaillé sur les sous-sols du Palais de Tokyo, les murs pignons de l’hôpital Necker et d’Ambroise-Paré. A chaque fois, il s’agit de lieux déshumanisés. Pour réaliser ses œuvres exposées en galeries, il travaille essentiellement sur des portes en bois très lourdes, ayant une matérialité forte. Il projette un visage dessus puis grave la porte. A la manière des nouveaux réalistes, il colle des affiches les unes sur les autres sur plusieurs centimètres d’épaisseur, qu’il recouvre et lacère. Il en résulte des gravures. C’est un travail sur la couche. Il fait apparaître des formes à partir des couches grattées. »

Vhils, « Graven Series ».

D’où lui vient ce goût pour la destruction de la matière, pour la révélation des formes ?

« Dans son enfance, il y avait des restes d’affiches de Salazar sur les murs de son quartier, délabré, en perdition. Ses parents étaient très engagés contre la dictature portugaise. C’est de là que sont nés son amour pour le papier et pour la recherche au-delà des apparences. »

Propos recueillis par Virginie MOREAU
vmoreau.hje@gmail.com

La Serre – L’Arbre Blanc
1, place Christophe-Colomb – Montpellier
Tél. : 04 48 79 84 70.


 

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