Créer une « porosité » interdisciplinaire entre Arts et Sciences

Par |
Les gants musicaux Specktr : quand la technologie rencontre la musique, sur fond d’image étonnante de l’ICGM. © HJE 2016, Daniel Croci

DOSSIER - Le milieu de la recherche montpelliérain est-il perméable à l’art ? L’osmose entre quatre structures de recherche
et écoles d’enseignement n’est pas banale et même assez unique. Un groupe de travail s’intéresse en effet à la porosité possible entre arts et sciences. L’objectif est de tisser des liens entre ces domaines et d’étudier ensemble en quoi la créativité et l’innovation peuvent se nourrir des complémentarités artistiques et scientifiques.

Une journée test pour les nouvelles «sciences artistiques»

Le milieu de la recherche montpelliérain est-il poreux à l’art ? Et inversement ? L’équation a été posée par un groupe de travail initié par Jean-Marie Devoisselle et Alain Foucaran, directeurs de l’ICGM et de l’IES, en partenariat avec Alain Derey et Philippe Reitz, directeurs de l’Ensam et de l’Esbama. L’Institut Charles-Gerhardt de Montpellier (ICGM), l’Institut d’Electronique et des Systèmes (IES), l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier (Ensam) et l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Montpellier Méditerranée Métropole (Esbama) ont choisi de tester cette hypothèse à l’occasion d’une journée d’échanges et de rencontres interdisciplinaires qui s’est tenue dans les locaux de l’IES à Montpellier. L’objectif était d’impulser, au sein de leurs structures respectives, des projets communs au carrefour des arts et des sciences. Ces établissements de recherche et d’enseignement souhaitent en effet associer chercheurs, enseignants-chercheurs, étudiants et artistes à cette démarche. Et susciter en interne l’adhésion à un concept et l’appropriation d’une idée qui semblent aussi étrangers au large corps scientifique que les budgets de recherche peuvent être serrés par les contingences économiques du moment.

 

Décloisonner pour faire jaillir de nouvelles idées

Jeudi 30 juin 2016, l’espace cafétéria du campus Saint-Priest (bâtiment IES) a servi d’écrin à une exposition créée à partir d’objets issus des 4 entités partenaires. Cubes visuels, gant connecté, caméra sonore, spectrogramme, objets-maquettes, tableaux et images scientifiques étonnantes ont été posés en regard de la création artistique afin d’explorer les possibilités de ces nouvelles «sciences artistiques». Placée sous l’égide de l’Université de Montpellier et du CNRS, la volonté de cette manifestation était de décloisonner, de «sortir des murs et des représentations classiques» pour faire jaillir de nouvelles idées ; de donner une dimension artistique à la science par des utilisations inversées, pour donner un contenu à ce début de collaboration. Chaque entité a ainsi apporté ce qu’elle avait fait en direction de l’art ou de la science. L’Ecole des Beaux-Arts a montré des œuvres liées à la technique argentique et à la thermographie, l’Ecole d’architecture a exposé des études d’élèves démontrant la progressivité de la maîtrise du matériau et l’enrichissement des travaux par la culture et la connaissance accumulées au fil des années de formation (cette présentation était intitulée «Progression»). L’Institut Charles-Gerhardt (chimie) a présenté des éléments autour de la photo macro et l’IES a apporté une dimension ludique et une innovation d’usage avec ses applications sur la couleur de la voix (une échographie 3D du son et sa spatialisation) et les gants musicaux Specktr (voir page 8) créés par une jeune entreprise qui vient d’intégrer le pool start-up de l’IES.

Visualisation spatiale du son : des applications potentielles pour l’écoute individualisée ou en rayons des grandes surfaces pour l’information ciblée des consommateurs (IES). © HJE 2016, Daniel Croci

 

Des projets fédérateurs parfois inattendus

L’idée de «regarder en quoi la science pouvait nourrir l’art et l’art nourrir la science» avait déjà été formulée par le directeur de l’Institut d’électronique, Alain Foucaran, lors de la conception des futurs bâtiments de son institut, inaugurés en décembre 2015 (lire à ce sujet le Cahier HJE – Compil’ REEL-R 2014-15). Il a prévu dès l’origine la réalisation d’un théâtre de verdure et d’un espace d’exposition pour inviter des représentants d’autres disciplines, dont les arts, à présenter leurs visions et leurs travaux. Une réflexion qui a depuis fait son chemin. A l’occasion de la journée du 30 juin, Philippe Augé, président de l’université de Montpellier, a indiqué que l’UM est une structure «qui ne doit pas travailler seule dans son coin». Et de citer l’IES, qui a régulièrement pour volonté de s’ouvrir à d’autres acteurs* et dont le directeur se déplace régulièrement en lycée technique pour rencontrer les futurs techniciens en électronique et capter la «fraîcheur» de leur approche des marchés et des usages de demain. Le président de l’université a également rappelé qu’il y a quelques mois avait eu lieu à La Panacée un rapprochement entre objets scientifiques et restes humains (!) ; et que l’an dernier, un projet commun entre la faculté de médecine et l’Ecole des Beaux-Arts de Montpellier avait donné lieu à une exposition au musée Atger. Des projets fédérateurs parfois inattendus qui peuvent avoir des débouchés professionnels, a commenté Philippe Augé. «L’université, lieu de formation et de recherche, a pour mission d’accueillir les créateurs» a-t-il dit, rappelant l’obligation induite d’accompagner cette richesse universitaire vers la création d’entreprises et d’emplois.

 

Bâtir des ponts

L’adhésion des responsables des 4 structures au projet Arts et Sciences a été immédiate. La représentante de l’Esbama a expliqué que l’Ecole d’Architecture de Montpellier – une des vingt structures d’enseignement sur le territoire national habilitées à délivrer le diplôme d’État – avait l’habitude de bâtir des ponts. Même si «l’architecte n’est pas vraiment un artiste ni vraiment un scientifique, il est à la jonction des deux» a-t-elle suggéré. L’Ecole d’Architecture travaille déjà sur ces porosités naissantes. Elle a invité la chorégraphe Elsa DECAUDIN en résidence à l’Ensam, qui collabore également avec l’IES. Présents le 30 juin lors de la journée Arts et Sciences, les responsables du HTH (Humain trop Humain, ex-théâtre des 13 Vents) ont invité Alain Foucaran à une rencontre studieuse.

* Ce fut le cas avec les juristes sur les objets connectés à l’occasion d’un colloque organisé à la faculté de droit en novembre 2015.

Thomas Chrysochoos présente les gants connectés Specktr. © HJE 2016, Daniel Croci

Specktr, des gants connectés pour une présence scénique inédite

La société Weliot n’existe pas encore, mais elle fait déjà le buzz sur le web. Elle sera statutairement créée courant juillet par deux associés : Thomas Chrysochoos et Thalia Bouey. Preuve de l’intérêt grandissant porté aux gants connectés Specktr, Weliot vient d’intégrer le pool start-up de l’IES au 1er juillet dernier. A l’origine du projet, Thomas, ingénieur en électronique, a été pendant cinq ans responsable R&D d’une société montpelliéraine spécialisée dans l’audio haut de gamme, ce qui lui a permis de rencontrer des musiciens renommés. Passionné de musique électronique depuis quinze ans, il regrette un manque, notamment sur scène, en concert. « Il manque de l’interaction visuelle entre les musiciens de l’électro et leur public, à l’inverse d’un concert rock ou classique traditionnel, où les gestes des musiciens composent le spectacle » constate Thomas. Cette visualisation de la musique devait passer par l’électronique et l’imagination de Thomas Chrysochoos et Thalia Bouey. Car, à partir de gestes intuitifs de la main et des doigts, les gants connectés de Weliot permettent de créer un environnement sonore personnalisé et visuellement proche d’un chef d’orchestre qui aurait au bout de ses doigts une armada de synthétiseurs et de boîtes à rythmes. Le prototype fonctionnel est proche de l’industrialisation. Seul frein, le support des capteurs, car le marché des wearable ou du e-textile n’en est qu’à ses balbutiements. Weliot utilise le savoir-faire d’une usine textile locale – Oriflamme, installée à Teyran – pour broder sur les gants les capteurs, qui se présentent sous forme de fils. La start-up va lancer à l’automne une opération de crowdfunding (50 000 euros) sur la plate-forme KissKissBankBank pour lancer la production et la commercialisation des gants Specktr, vendus 180 euros pour la version grand public et 300 euros pour le produit pro. La différence entre les deux versions réside dans les possibilités de programmation et la personnalisation des contrôles-gestes. Weliot, qui développe avec des artistes underground, cherche des ambassadeurs. Thomas Chrysochoos était la semaine dernière chez Sony Music…

 

Des notes et des mots au bout des doigts

Specktr reconnaît les mouvements de votre main pour une « intuitivité » optimale entre l’électronique et le son produit. Ce gant connecté est un contrôleur midi sans fil basé sur un gant permettant une expression musicale inégalée, tout en apportant une interaction visuelle en performance scénique. Plus de 1 500 contrôles sont entièrement paramétrables et l’on peut jouer des deux mains et à plusieurs musiciens (jusqu’à 6 gants en simultané). Le temps de latence entre le mouvement et la note est inférieur à 5 millisecondes, pour une réponse parfaite aux gestes du musicien. Basé sur le protocole Bluetooth Midi BLE sans fil, Specktr est compatible avec tous les logiciels et applications de MAO (musique assistée par ordinateur) sur Mac, Ipad et Iphone. Weliot, qui intègre le pool start-up de l’Institut d’électronique et des systèmes de Montpellier, a déjà fait le buzz en mai dernier au Salon Make Faire à Paris avec ses gants Specktr (voir la vidéo sur www.heraultjuridique.com
-Specktr). Les applications ne concernent peut-être pas seulement le monde de la musique : des phrases ou des mots préenregistrés pourraient servir de base à une discussion pour des personnes atteintes d’un handicap verbal.

Léonor Rey veut lancer la plate-forme www.porosity-art.com, interface entre scientifiques
et artistes. © HJE 2016, Daniel Croci

 

Léonor Rey. Une plate-forme numérique pour organiser
la « porosité » entre Arts et Sciences

Invitée à la Journée Arts et Sciences, Léonor Rey a témoigné du potentiel créatif des échanges entre artistes et scientifiques. Après des études aux Beaux-Arts et un master des Arts et de la Culture à Lyon, elle a œuvré dans différents domaines culturels comme les centres et lieux d’art contemporain ou la recherche de finance•ments privés. Son parcours l’a conduite à mener une réflexion théorique et sociologique sur le statut de l’artiste et son rapport à la notion de travail, puis sur son rapport aux autres dans les domaines de l’entreprise ou de la science. Des domaines très cloisonnés et généralement hermétiques à l’art. C’est grâce à sa rencontre avec le plasticien Pierre Huyghe, artiste majeur de la scène française et internationale, qu’elle a assisté pendant deux ans, que Léonor a expérimenté la relation entre le milieu scientifique et les nouvelles technologies, et la création artistique. Pierre Huyghe veut rendre sensible la dimension vivante et organique de ses propositions. Il voit l’espace comme un monde en soi, non orchestré, vivant selon ses propres rythmes incluant le vivant (ou non) et souvent dans une dimension naturaliste. D’abord à Paris puis à New York, Léonor a ainsi été amenée à travailler avec des entomologistes, à « éplucher » des articles scientifiques, à tisser des réseaux de collaboration avec des chercheurs, à défricher une terra incognita entre sciences et arts. Elle a pris contact avec l’ICGM de Montpellier pour les besoins d’un projet artistique impliquant la chimie et les animaux.

 

De Copperman au « freeze drying » pour le Metropolitan Museum

Pierre Huyghe s’est également intéressé au cas du corps d’un mineur vieux de 1 000 ans, baptisé Copperman car retrouvé momifié dans le désert chilien au cœur d’une mine de cuivre. Cette momification est due à une action naturelle de pseudomorphisme ou d’altération d’un matériau (ici le corps du mineur) par un autre (le cuivre de la mine). Avec le Metropolitan Museum (MET), l’artiste a entrepris un travail d’électrolyse de corps non vivants. Il s’est pour cela intéressé à une nouvelle méthode de taxidermie : le freeze-drying, ou cryodessiccation, en vogue aux Etats-Unis. Le résultat est tellement bluffant que les propriétaires refusent de conserver l’animal naturalisé et le retournent au taxidermiste parce qu’il est trop criant de vérité. L’artiste s’est proposé de travailler sur ces rebuts momifiés. Son idée était de reproduire le phénomène du Copperman sur des chats, un écureuil, des rats et des ratons-laveurs naturalisés.

Une entreprise (Epner Technology – Brooklyn, NY), le Nocera Lab de l’Université Harvard, le scientifique Alan West, de l’Université Columbia, et des techniciens du MET ont participé au projet. Après plusieurs mois d’expérimentation et des résultats satisfaisants pour l’artiste, l’exposition prévue pour une durée de six mois sur la toiture du MET n’a en fait jamais eu lieu : une problématique de conservation des « œuvres », livrées en plein-air aux aléas climatiques, a signifié la mort du projet. Cette expérience a pourtant conduit au début d’une nouvelle idée. Léonor Rey veut lancer une plate-forme numérique – www.porosity-art.com – pour mettre en relation des artistes et des scientifiques intéressés par une réflexion commune, et établir une porosité entre les deux domaines. En s’inscrivant sur le site, dont l’accès sera gratuit, ils pourront découvrir les projets en cours, leurs financements, les demandes spécifiques d’artistes à la science, et inversement, pour une mise en relations rapide et plus efficace. Le projet cherche son financement et des appuis. Seul le nom de domaine est déposé pour l’instant.

> Contact : Léonor Rey : leonor.rey@gmail.com.

Commentaires

Vous devez être abonné pour commenter.

Abonnement newsletter

L’actualité juridique et économique de l’Hérault toutes les semaines dans votre boite mail.

En renseignant votre adresse email, vous accepter de recevoir nos derniers articles par email et vous prenez connaissance de notre Politique de confidentialité