Procès Charlie Hebdo : chronique de Me Szwarc, avocate montpelliéraine (jours 10 & 11)

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Me Catherine Szwarc.

Me Catherine Szwarc, avocate montpelliéraine, participe actuellement, devant la Cour d'assises spéciale de Paris, au procès des tueries terroristes qui ont décimé notamment la rédaction de Charlie Hebdo du 7 au 9 janvier 2015. Elle livre, jour après jour, ses impressions dans ce procès où comparaissent 11 accusés (3 terroristes étant encore en fuite).

Jour 10 – Le 15 septembre 2020

8h00 – Une femme voilée nettoie le box des accusés. Image rendue possible par le partenariat public-privé du palais de justice.

9h30 – Le commissaire divisionnaire (sous-direction antiterroriste de la police judiciaire) se tient dans un costume serré. Sec, précis, il retrace la fuite des frères Kouachi après le massacre. Suivis par les caméras de surveillance jusqu’aux portes de la capitale. Accident de voiture. Vol d’une autre voiture. Récupération de nourriture dans une épicerie. Bivouac en forêt. Retranchement dans une imprimerie. Sortie de l’imprimeur. L’assaut. Neutralisation (mort) des frères Kouachi. Sortie de Lilian, caché dans le meuble de l’évier.

Il décortique les rouages de l’enquête. La carte d’identité laissée par S. Kouachi dans le véhicule. Le plan attentat. Les ateliers témoins, victimes, police technique, scellés. 19 000 PV, 2 182 scellés, 41 géolocalisations, 400 témoignages, une ligne verte avec 5 122 appels reçus, celui essentiel de la famille de Lilian, plate-forme pour les internautes hackée, hors-service en deux jours, perquisitions, recherche dans la famille et l’entourage des F. Kouachi, gardes à vue.

La voix de Chérif Kouachi sort du scellé, résonne dans la salle d’audience. Le journaliste de BFM TV le tutoie, l’appelle Chérif. Chérif répond, calme, clair. Il refuse le terme « tueur ». Il est question du prophète, « La France tue femmes et enfants en Afghanistan, Syrie et Irak ». Le journaliste a téléphoné à l’imprimerie… Et le négociateur de la police ?

De tous côtés, les questions fusent. Pourquoi les mentors ne sont-ils pas dans le box des accusés? Pourquoi cette personne placée en garde à vue a-t-elle été relâchée ? Pourquoi les frères Kouachi n’ont ils pas été arrêté vivants ?

Les révélations du mardi de R. Polat arrivent. Il agite la cote D8486. Une déclaration anonymisée. La personne qui temoigne contre lui serait en réalité un Pakistanais coupable du meurtre « du petit » . Il veut obtenir sa mise à l’écart. Il l’a chargé. Il questionne le commissaire divisionnaire. Cette « balance qui ment », serait protégée comme indicateur. Il invective les accusés, puis se rassoit dans son survêtement blanc. Ce spectacle de comparution immédiate pour vol à l’arraché jure avec l’attentat sanguinaire jugé. Et les victimes ?

Je m’approche de Yannick Haenel, bel écrivain en peau de journaliste le temps du procès. Ses yeux généreux pailletés luisent. Un peu de fatigue. Son regard neuf m’intérresse. Nous parlerons demain.
Enfant, je voulais être journaliste. Informer pour donner le choix. La liberté. J’ai 18 ans. Direction Paris en catimini. France soir inscrit en grosses lettres sur l’immeuble. Pourquoi ? Journal accessible. Je monte les escaliers. « Je viens visiter ! » L’agent de sécurité me montre la sortie. Je redescends. Je feinte le gardien, remonte quatre à quatre en courant. Il m’attrape. La patronne du petit bar du coin était très fière de me donner le nom du journaliste le plus sympathique du journal. Monsieur Farkas ! Le bottin, le téléphone « France soir, j’écoute ? » « Passez moi Farkas ! ». Rendez-vous. Je remonte, drapée dans ma victoire. Monsieur Farkas m’attendait à son bureau, dans l’immense salle de rédaction. Finalement, pour défendre la liberté, j’ai choisi le métier d’avocat.



Jour 11- Le 16 septembre 2020

7h16 – Je suis recroquevillée dans mes pensées. Une main tranche ma bulle. Paume ouverte telle une lame figée sous mon nez. Je sursaute. L’homme est grand, raide dans son corps brun, immobile. Ses yeux me transpercent. Sa proximité me gêne. Son silence m’agresse. Nos minutes sont lourdes. Autoritaire, il veut recevoir. L’arrêt du métro place de Clichy me libère.

9h30 – Haro contre le nouveau calendrier prévisionnel reçu hier soir. Audition du maire de Paris, à la demande d’une partie civile. « Tribune politique? ». Alourdissement du programme le jour du yom kippour. L’attentat a un mobile antisémite. De nombreuses victimes sont juives. Interventions de nos robes noires passionnées à l’assaut du microphone allumé. Agitation stoppée nette par l’invocation de son pouvoir discrétionnaire par le président de la Cour d’assises d’audition de personnes supplémentaires et d’organisation de calendrier.

Spectacle éprouvant pour les victimes. Ces questions pratiques émaillent le procés et renvoient à des questions de théorie fondamentale sur les limites du pouvoir discrétionnaire du président, la laïcité de la justice et le respect de la dignité des victimes. Des grands principes s’entrecognent.

On est le 9 janvier 2015, les frères Kouachi sont dans l’imprimerie avec l’imprimeur appliqué, concentré et obéissant. Protecteur de son employé de 19 ans, Lilian, caché dans un meuble d’évier.
Un fournisseur puis un livreur arrivent tour à tour. Rencontre de l’imprimeur et de son « accompagnant ». Le gilet pare-balles, la Kalashnikov et le lance-roquettes n’éveillent aucune réticence. Ils repartiront à la demande de l’imprimeur. Ce n’est pas le moment. La terreur inscrite sur le visage de l’imprimeur interpelle le fournisseur. 17. Le livreur, venu plus tard, donne une chaleureuse poignée de main à C. Kouachi. La phrase « On ne tue pas les civils ». Choc. Réveil. La peur s’installe. Il va à la gendarmerie.

Erreur d’analyse générée par le calme des frères Kouachi, leur maîtrise du port des armes. L’imprimeur les décrit. Des personnes pros, militaires, se tenant comme des gendarmes, calmes, déterminés, n’ayant pas peur de la mort. Ils prêchent. Ils lui demandent s’il est juif. Il faut lire le Coran. On ne tue ni femmes, ni enfants, ni civils. Les juifs sont coupables, ennemis des musulmans. « C’est la faute des juifs ». L’imprimeur a peur pour Lilian, âgé de 19 ans, caché. Lilian, dans le meuble de l’évier, pense que son patron est mort. Il a entendu les coups de feu. Fluet dans son corps immense. Il raconte son long calvaire. La peur aveugle. Les coup de feu. L’imagination galoppante. La mort à la sortie du placard.

L’eau coule dans le tuyau. La mort s’approche, boit un jus trouvé dans le réfrigérateur et repart. Le téléphone vibre sans cesse, tenu fermement dans une serviette. Ne pas faire de bruit. Ne pas bouger. Ne pas être découvert. Ne pas mourir. Les téléphones de l’imprimerie sonnent sans cesse, rupture du silence. Un SMS reçu : « Surtout ne bouge pas ».

Le gendarme arrive sur les lieux avec son binôme suite au vol d’un véhicule. Son véhicule reçoit une rafale. Il raconte avec aigreur. Fort d’une formation militaire, il reste calme face à C. Kouachi. Il tire sans le tuer. Lui laisse croire qu’il est cerné. Puis renvoyé en arrière par sa hierarchie. Il récupère son binôme, Mélanie. Elle n’avait pas dit au revoir à son fils le matin. Il crève les pneus du véhicule volé pour ralentir une éventuelle fuite. Sécurise les alentours, désobéissant aux ordres. 47 longues minutes plus tard, l’hélicoptère du GIGN est sur zone. La semaine suivante, sans lauriers, il est envoyé en surveillance à l’imprimerie.

A sa demande de mutation, un avis mitigé de son supérieur. Réaction hiérarchique blessante. Le héros, brisé, fait un demi-tour sur une seule jambe et trébuche. Il traverse la salle dans son uniforme, digne, ses décorations sur sa poitrine.

Les mains en l’air. Dans le dos, les frères Kouachi. En face, la police. L’imprimeur progresse, la mort au ventre. Lilian est là-bas. L’assaut. Les corps des frères Kouachi partent pour l’autopsie.

20h00 – Une grille de fer barre l’entrée du métro. La ligne 13 est en grève. J’avais oublié que des êtres humains la faisaient fonctionner…

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