Prix Jacques-Lafont et Vincent-Badie : le jeune barreau de Montpellier en état d’urgence

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© HJE 2016 D Croci

Tous les deux ans – « tradition séculaire », dira le bâtonnier André Brunel – le jeune barreau est sollicité pour participer aux Prix Jacques-Lafont et Vincent-Badie, organisés sous la forme d’une joute « de la plume et du verbe » destinée à promouvoir les jeunes talents du barreau de Montpellier.

Les récipiendaires ont cette année planché sur le thème circonstancié de « L’état d’urgence ». « L’état d’urgence est-il un coup d’État permanent ? » a demandé le bâtonnier Brunel. Une question à laquelle ont brillamment répondu la jeune avocate Mélinda Ducret, Prix Jacques-Lafont 2016 pour son discours tonique et réflexif intitulé « L’état d’urgence : une démocratie entre chien et loup » ; et Me Christophe Arroudj, Prix Vincent-Badie 2016 pour sa plaidoirie empreinte d’ironie et de lucidité.

 

Il est des événements qui divisent, d’autres qui soudent. La rentrée solennelle du jeune barreau fait définitivement partie de la seconde catégorie. La profession a assisté le vendredi 24 juin, à l’opéra Comédie de Montpellier, à une cérémonie souvent émouvante, qui démontre, une nouvelle fois, que la société peut compter sur le talent sans cesse renouvelé de ses jeunes avocats, des robes noires lucides et résolument engagées pour la défense de toutes les libertés.

Après l’émouvant hommage rendu aux avocats décédés de 2014 à 2016 – avec une pensée particulière pour  Philippe Neau-Leduc, éminent professeur engagé dans la vie civile, et dont la notoriété et la gentillesse avaient su toucher très largement au-delà de la seule profession – le Bâtonnier Brunel a proposé aux jeunes avocats un constat et un avenir.

 

1045 robes noires

Il a ouvert son discours à l’adresse des jeunes robes noires sur 1975, année de la première grève des avocats en France, mais aussi première année d’exercice pour le jeune avocat Brunel. L’occasion d’un aperçu chronologique des « forces de l’Ordre » : au 1er janvier 1975, le barreau de Montpellier comptait 142 avocats ; ils étaient 514 au 1er janvier 2000 et 1 045 au 1er janvier 2016. Le barreau est aujourd’hui composé de 611 femmes et 434 hommes. Sur les 472 avocats ayant moins de 40 ans, 91 ont moins de 30 ans. 371 avocats exercent individuellement, et 306 comme associés. 368 exercent en collaboration. De ce parcours de plus de vingt-cinq ans, arrive-t-on à une situation prospère ? « Celle du barreau de Montpellier n’est pas exceptionnelle : le tiers des avocats est au Smic »
commente le bâtonnier, soulignant aussi que les avocats sont entrés de plain-pied dans le XXIe siècle, et ont adopté les nouvelles technologies. La justice du XXIe siècle suivra-t-elle ?

Les avocats sont immortels

Le discours du bâtonnier à ses jeunes confrères se devait également d’être pamphlétaire, avec quelques égratignures faites aux attitudes-habitudes des puissants et des gouvernants. Avec des questionnements aussi, comme cette interrogation sur le coût des écoutes téléphoniques rapporté aux moyens de la justice, fut-elle « J21 ». Aux jeunes avocats qui débutent une belle carrière, le bâtonnier lance : « il vous appartient d’ouvrir la voie étroite en voie royale et d’anéantir toutes les embûches. La robe que vous portez protège. Soyez fiers de cette robe, de son histoire millénaire et de sa noblesse. Brandissez votre étole comme un étendard de gloire et de lumière et vous triompherez, parce que les avocats sont immortels ». Une déclaration d’amour qui vaudra au bâtonnier une longue et sincère standing ovation troublant quelque peu son humilité légendaire.

 

Des avocats citoyens engagés

A bientôt 32 ans, Mélinda DUCRET, Prix Jacques-Lafont 2016, est une jeune femme autant engagée dans sa vie professionnelle que dans la vie civile. Fiscaliste, elle exerce au sein du cabinet d’affaires EY à Montpellier. Inscrite au barreau depuis 2013, elle précise : « Etre fiscaliste ne m’empêche pas de plaider dans le cadre de ma profession et plus largement au profit des droits de l’Homme… Je pars ce lundi [NDLR : 27 juin] en Turquie à Istanbul rejoindre d’autres confrères français et internationaux pour défendre la cause d’avocats qui ont été suspectés de terrorisme parce qu’ils défendaient des terroristes. Ce qui est assez troublant… ». Réserviste pendant plusieurs années, et après une courte pause, Mélinda va demander à réintégrer la réserve citoyenne. Comment a-t-elle abordé le défi de l’état d’urgence ? « Au début, comme bien souvent, le sujet me laisse sans voix. Et ensuite, c’est comme un enfant, il y a une gestation plus ou moins longue, et même plutôt longue cette fois. »
L’enfant est né et se porte bien apparemment. Il n’est pas le seul. « Le terrorisme d’hier était un enfant, dira-t-elle dans son discours. Qu’avons-nous fait de cet enfant ? ». De l’état d’urgence, de cette « mise en suspension de l’état de droit », elle a remonté le temps, depuis un certain autocrate qui a jeté les bases de nos temps obscurs, une situation « qui n’est plus l’affaire des diplomates mais des intrigants ». « Méfions-nous du marketing politique. L’urgence est l’ennemie du vivre ensemble, et chacune de nos libertés est une arme », assène-t-elle. Et de conclure : « Pour mettre fin à l’obscurantisme, nous n’avons pas d’autre choix que d’être libres ».

Agé de 41 ans, spécialisé en droit public, Christophe ARROUDJ, Prix Vincent-Badie 2016, a fait ses études à Lyon. Après un doctorat en droit, il prend le temps de voyager pour s’établir momentanément dans le Golfe persique, à Dubaï, pendant cinq ans. « Puis j’ai passé le barreau à Montpellier, explique-t-il. J’ai prêté serment en 2010, un peu tardivement vu mon parcours ». Christophe Arroudj exerce chez CGCB, cabinet principalement axé sur le droit public, dont la maison mère est à Montpellier, et dispose de bureaux à Paris, Bordeaux et Marseille. « Je fais un peu de pénal à côté, je participe à la permanence pénale », explique-t-il. Il s’inquiète de la permanence de certains états. Dont l’état d’urgence, qu’il a évoqué avec un humour pleinement assumé et une ironie salutaire. En revisitant la genèse de cet état de fait, il nous invite à ne pas être les champions du double langage : un jour héros, un jour zéro. Il s’inquiète aussi d’une collatéralité faustienne et du double-jeu de certains Etats. « On lapide, on pend, on tranche… et l’on se voit décerner des décorations ». Il décrit un univers orwellien où des parlementaires surjouent. « Suffit-il de répéter 100000 fois le mot République pour que celle-ci s’applique automatiquement ? », questionne-t-il. Ainsi, au lieu de s’attarder à décrire l’état d’urgence, Mélinda Ducret et Christophe Arroudj ont su remonter aux causes et montrer que l’exemple passe inéluctablement par l’action. Une action sans réserve…

 

S’engager sans réserve…

Comme Sandrine SERPENTIER-LINARES, docteur en droit public et avocate au barreau de Montpellier depuis 1996, qui s’est vu remettre l’insigne de Commandant dans le cadre de la réserve citoyenne des mains du général de division Thierry Corbet. Une décoration (aux trois croissants) décernée à double titre : pour sa présence dans la réserve citoyenne depuis de nombreuses années, et pour son action en tant que chargée d’enseignement à la faculté de droit afin que les étudiants réservistes disposent d’un statut juridique à part entière, à l’instar des étudiants en sport de haut niveau. « C’est en bonne voie, indique Sandrine Serpentier-Linares. Un projet de loi a été déposé, qui est soutenu aujourd’hui par la présidente de la commission de la Défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale ; un consensus d’amendement va être déposé très prochainement. »
Le général Corbet a fait pour sa part le choix de la décorer devant ses pairs à l’occasion de cette rentrée solennelle. « Une belle exemplarité puisqu’aujourd’hui même, deux confrères – dont Mélinda Ducret – ont souhaité rejoindre la réserve citoyenne. Il y a aujourd’hui une vraie ambition pour la réserve qui est liée à la situation de contexte sécuritaire et aux propos très volontaristes du ministre de la Défense. En 2018, ils seront 40000 Français et Françaises à composer notre réserve citoyenne, contre 34 000 aujourd’hui. 85 M€ supplémentaires seront affectés au budget de la réserve entre 2016 et 2018 (100 M€ en 2016 contre 60 M€ en 2012). La réserve est un moyen de continuer ses études, de continuer son travail, tout en consacrant une partie de son temps à la défense de son pays. C’est une vraie ambition. Une double ambition en fait : pour soi et pour son pays » a salué le général Corbet.

Le bâtonnier André Brunel entouré des lauréats 2016 : Mélinda Ducret, Prix Jacques-Lafont ;
et Christophe Arroudj, Prix Vincent-Badie. © HJE 2016 / D. Croci

 

Le général Corbet, Me Sandrine Serpentier-Linarès, et le bâtonnier André Brunel. ©HJE2016 D Croci

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